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Jeudi 12 Février 2009

Rencontre du Jeudi 12 Février 2009

20 personnes étaient réunies lors de cette rencontre.

La soirée s'est partagée entre:

  • L'exposé de Rémi Cérésola, doctorant en droit privé et chargé d'enseignement à l'Université Paul Cézanne, sur le thème: " La violence saisie par le droit civil : l'exemple du droit des contrats".
  • L'exposé d'Agnès Benedetti, psychanalyste, sur le thème de la violence dans les contes populaires. A venir...
  • Laurent Daycard, conteur à "La baleine qui dit Vagues", nous a conté "Le Genévrier".

Texte de Rémi Cérésola

Le droit a pour finalité d'assurer l'ordre social en recourant, le cas échéant, à la force publique.
"Ordre", "force"... À la simple lecture d'une définition du droit, fût-elle imparfaite, la vigueur du lien entre la violence et le droit est prégnante. Mais s'il est acquis que le droit pénal se préoccupe de la violence dans sa mission de protection de la société et de sanction des délinquants, le rôle du droit civil est à cet égard plus discret et de toute évidence moins connu, mais non moins important. Pourtant le droit civil, dont l'ambition est d'abord de corriger les déséquilibres dans les relations entre particuliers, doit forcément s'intéresser aux déséquilibres nés de l'exercice de la violence. Le droit des contrats est à cet égard emblématique.
Précisément, la validité d'un contrat nécessite que les parties aient consenti à ce dernier, qu'elles se soient engagés volontairement et en connaissance de cause. En effet, seule la liberté de contracter ne doit imposer à la parole donnée d'être respectée. Si le consentement a été "extorqué par la violence", selon l'expression du code civil, il peut être annulé car la violence est un vice du consentement, comme le sont également l'erreur ou le dol (la tromperie). Dans ces deux derniers cas, le consentement est vicié car le cocontractant a une mauvaise représentation de la réalité de son contrat (l'élément réflexif du consentement est altéré) : il se trompe ou a été trompé. En revanche, la violence "force" le consentement (l'élément volitif est atteint) : le cocontractant est contraint de s'engager.
Le droit admet que cette contrainte, qui peut bien évidemment être d'ordre physique, pousse une personne physique ou morale à s'engager par exemple aux suites d'un chantage ou à l'appartenance à une secte. La violence est alors morale. Elle peut même être économique lorsque la contrainte vise à altérer la liberté de contracter d'une personne économiquement dépendante - un salarié par exemple.
Mais, contre les apparences, toute contrainte physique, morale ou économique n'entraîne pas ipso facto une violence constitutive de vice du consentement. Il faut en effet que la violence ait été abusivement exercée ce qui n'est pas le cas lorsque c'est le simple sentiment de crainte des parents qui force le consentement de l'enfant. En outre, la violence doit avoir été déterminante et non simplement incidente dans l'octroi du consentement. L'invocation du vice de violence, qui viserait à se soustraire à l'engagement après un regret d'avoir contracté, est donc sans effet.
Enfin, la violence est une cause d'annulation du contrat même lorsqu'elle est exercée non pas directement sur le contractant, mais sur son conjoint, sur son descendant ou son ascendant. En cela, la prise en compte de la violence est plus large que celle de l'erreur ou du dol et témoigne de l'attention particulière portée par le droit civil aux déséquilibres nés de la violence.
Notons pour conclure que si le recours à la notion de violence peut viser à l'annulation d'un contrat formé sous son empire, les manifestations de violence ne cessent pas une fois le contrat formé. Dans l'exécution du contrat, la domination d'une partie peut également faire oeuvre de violence. Pour y faire face, le droit des contrats a donc plus récemment sanctionné l'abus de dépendance économique. En particulier, la grande distribution est désormais sanctionnée lorsqu'elle tire avantage de sa domination dans une relation commerciale en tentant par exemple d'obtenir d'un distributeur un avantage sous la menace d'une rupture générale des contrats.

Texte d'Agnès Benedetti

La violence et la poésie du conte populaire de tradition orale peut-elle nous aider à penser les violences réelles ?

Hypothèse : le conte populaire rend la violence recevable grâce à sa forme et à son contenu, et permet de situer notre violence intérieure hors de soi, dans une scène intermédiaire entre soi et l’autre, tout en recréant dans sa mise en scène, mise en voix et mise en bouche le plaisir de la convivialité.

Le conte et le rapport entre la vérité et la fiction

Il y avait une fois…Cric, crac, sabot cuiller à pot…Je frappe à la porte et tout le monde me répond…Plus je vous en dirai plus je mentirai…Je ne suis pas payée pour dire la vérité…
Il faut bien mentir puisque c’est pas la vérité…

Voilà autant de formulette permettant de marquer le passage d’ici vers le conte. Dont les dernières insistent sur le caractère fictif. Le fait même de ces formulettes d’ouverture et de fermeture, tous ces rituels, nous permettent de passer dans un sas, d’un ici vers un ailleurs, l’endroit où nous allons recevoir ces histoires n’est donc plus celui de notre réalité sociale de tous les jours, mais un espace autre. Les rituels permettent de nous décaler psychiquement, et d’accueillir des représentations qui sont davantage en lien avec l’espace du rêve et de l’inconscient.
Il est indispensable de procéder à ces rituels pour tout simplement faire exister le conte.

D’où l’impression de fiction mais pourtant de message de vérité. En effet, le conte dit vrai à l’endroit où il parle. Si nous acceptons de nous concevoir, depuis Freud, comme des sujets divisés, que la notion de conscience échoue à résumer, cette autre scène qui est la scène du rêve, du conte, de la création…comprend sa logique propre, son langage particulier, et en nous mettant à l’écoute du conte nous nous mettons à l’écoute de cette logique.

Dans son livre Petit Poucet deviendra Grand, Pierre Lafforgue met en parallèle deux textes, celui du Genévrier que Laurent Daycard va nous conter ce soir, et le compte-rendu d’un récit de fait divers, datant des années 1830, relatant des faits très proches, où une mère dans un contexte relevant davantage de la pathologie mentale que de la misère fut amenée à découper son jeune fils et à le cuisiner.
Deux formes de récits, l’un poétique malgré l’horreur, l’autre au ras de l’insupportable ayant la froideur du style journalistique.
Le conte a le langage du rêve, en ce sens il est une production humaine automatiquement recevable quelle qu’en soit la violence ou l’étrangeté.
Ce qui rend le conte recevable, ce serait ce caractère fictif qui est puissamment ancré dans le style et la forme répétitive, qui permet au psychisme de le recevoir en s’appuyant sur sa capacité de reconnaissance de formes familières, d’anticipation non seulement sur une fin heureuse mais aussi de reconnaissance d’une structure qui est fixe.

Le Genévrier fait parti de la collecte réalisée par les Grimm à la fin du XIXeme siècle.

Plusieurs discours peuvent rendre tenter de cerner le conte, qui échappera néanmoins à tous les discours de part son caractère poétique et énigmatique.
Quelques thèmes cependant qui selon moi ont une importance crescendo:

  • Amour et violences familiales
  • Le cannibalisme
  • La nécrophagie
  • La filiation

Pour amour, violence et cannibalisme, je raconte l’histoire de l’Ogresse en pleurs.
Aimer et posséder, aimer et détruire.
Rite de banquet funéraire dans la Grèce Antique, initié de façon subversive par les stoïciens et les Cyniques.

Exemple d’autres contes : version Nivernaise du petit chaperon rouge : ingérer la grand-mère et assimiler les savoirs des anciens.

La Goulue, qui mange de la viande crue, jusqu’à manger la jambe d’un mort, qui viendra la lui réclamer. Ingérer le mort est interdit et La Goulue sera définitivement punie, et mangée à son tour, pourquoi est-ce interdit ? Parce que cela vient trouble l’ordonnancement difficilement établi de séparation du monde des morts d’avec celui des vivants. Le mort ayant été mangé, il fait partie de la chair du vivant.
Chaque conte appuie ainsi sur une facette du sens, aucun ne les cerne tous.
Délimiter le monde des vivants et des morts, délimiter les fils et les pères, les hommes et les femmes, un certains ordonnancement contre le chaos est de mise dans les contes.

La filiation :

Interdit du cannibalisme mais dans le rituel du banquet funéraire et dans le conte du petit chaperon rouge peuvent apparaître aussi la notion de filiation. Cette sauvagerie n’est donc qu’apparente.

Pour revenir au fait divers raconté par Lafforgue, et aussi tant d’autres ! Ces grilles de lectures anthropologiques seraient fort utiles pour entendre quelque chose à ce que viennent interroger nombre d’acte criminels. Eux-mêmes venant interroger les fondements de notre lien social.

www.echo-arles.fr

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