Journées d’études > 31 mai 2008 > Intervention de Chantal Costa

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Intervention de Chantal Costa

La pédagogie institutionnelle en Lycée professionnel :

L’éloge du risque ou…vers une forme d’émancipation de soi

«Aveugle, sourde, mais terriblement bavarde, l’Institution ignore les réalités gênantes…» Fernand Oury

Au-delà du constat, l’optimisme…
Par l’originalité de ses propositions, la pédagogie institutionnelle occupe une place majeure dans le paysage pédagogique. Elle a fait ses preuves depuis de nombreuses années à l’école primaire. Elle permet notamment aux sujets d’entrer dans une école mobilisatrice et communicationnelle. C’est la possibilité d’éviter les cloisonnements et de transformer au sein de la classe, la dyade en triangle, possibilité « de greffer de l’ouvert, elle est pratique pédagogique « thérapeutique de surcroît ». Lorsque le désir d’apprendre est gelé, lorsque le quotidien de la classe est rythmé trop souvent par le conflit des volontés entre l’enseignant et le sujet apprenant, ce que redoutait déjà Jean Jacques Rousseau, la pédagogie institutionnelle les prend au sérieux, et les déjoue avec efficacité, par la mise en œuvre d’institutions et de médiations.
C’est une pédagogie reconnue depuis longtemps comme science éducative à l’œuvre nous rappelle Daniel Hameline, où l’accès à la parole est fondatrice, où le collectif est soignant, où médiations et institutions instituantes travaillent à une relation pédagogique non pathogène. Je rappellerai qu’en pédagogie institutionnelle, le terme d’institution n’est pas synonyme d’établissement. « S’appelle aussi institution ce qui collectivement s’institue : la simple règle qui permet d’utiliser le savon sans se quereller est déjà une institution.
Des points d’appui portent le dispositif : le travail théorique de la psychothérapie institutionnelle1 et la rencontre de trois dimensions : -Les Techniques (Freinet), - Le groupe et ses effets (Moreno, Lewin), l’inconscient (Freud, Lacan, Dolto…).
Faire le choix de pratiquer la pédagogie institutionnelle en lycée professionnel c’est prendre le risque d’oser une alternative pédagogique dans une école normée, trop souvent portée par la clôture, où dans la classe, le désir d’apprendre pour la majorité des élèves est en panne, où il oscille trop souvent entre double sens, contre sens, jusqu’au non sens, dans un lieu classe désymbolisé, objet de consommation, où les jeunes sont tellement éloignés d’un savoir « plus value d’être ».
Bien sûr que l’école reste une « amie qui leur veut du bien »… Cependant, l’histoire scolaire de nos élèves est souvent douloureuse, traversée par l’effet du «collège unique», apparente démocratie de l’école. Malgré les bonnes intentions affichées, ces dernières ont été perverties à la fin des années collège par le jeu de la démocratie-méritocratie, qui n’a pas pu ou n’a pas su éviter l’écueil de l’orientation par défaut, de l’orientation sanction. Bien sûr, l’école les garde en son sein mais le risque est grand qu’ils deviennent ces exclus de l’intérieur qu’évoque Pierre Bourdieu, puisque l’institution scolaire sensée « leur vouloir du bien » a entériné leur échec par rapport à la norme scolaire en les orientant en lycée professionnel.
Dans ce contexte, au regard de la société, ils sont souvent marqués par le sceau de l’échec, et c’est bien une attribution au sens d’Erving Goffman dont il s’agit, un attribut qui jette un discrédit profond sur leur image de soi, jusqu’à développer chez la majorité d’entre eux le syndrome d’échec scolaire. Cet insuccès scolaire devient pour certains une agression à la personne toute entière et le risque existe que l’échec à l’école soit l’échec de toute une vie.
Pour ces jeunes qui vivent des situations de crise des repères et des médiations, l’école est porteuse d’un rôle fondamental, d’une fonction cruciale : contribuer à démonter le cercle vicieux des relations duelles, de la violence mortifère qui résulte de la défaillance des médiations symboliques ; la classe peut-elle leur tisser une trame capable de les retenir, de leur accorder une place suffisamment différenciée mais singulière afin qu’ils ne soient pas hors toute place ? peut-être avons-nous aussi oublié qu’ils sont avant tout des sujets, des adolescents en devenir et qu’ils ne peuvent être réduits à ce qu’ils donnent à voir et à entendre… Et si en Lycée professionnel, encore plus qu’ailleurs, face à une population peu armée, et dans une posture d’enseignant-passeur, nous tentions d’accompagner les sujets à la conquête de ces nouveaux moyens que sont les compétences cognitives et professionnelles jusqu’au souci de transmettre des outils conceptuels qui leur permettent de penser le monde, les êtres et les choses ?
C’est le pari de la mise en œuvre de la Pédagogie institutionnelle en LP. En effet, même s’il n’est pas possible d’agir directement sur la personne, on peut cependant lui offrir des possibilités d’évolution, celles dont parle Fernand Oury et Aïda Vasquez : « Quand on ne peut agir sur la volonté de l’autre, on reste libre d’agir sur les choses : sur les objets que l’on fait circuler, sur les ressources que l’on met à sa disposition, sur l’environnement matériel qu’on lui offre, sur les structures que l’on met en place, sur les institutions que l’on organise… »2
C’est ce qui s’est passé pendant deux ans, c’est ce qui a agit…Un dispositif, « une machine à fomenter du désir » comme le dit Tosquelles, la mise en œuvre de la pédagogie institutionnelle courant psychanalytique Fernand Oury et Aïda Vasquez interrogée à la lumière de la faisabilité dans le quotidien de la classe LP. Tout en respectant les exigences institutionnelles et les spécificités des sections, elle a été transférée, repensée, adaptée à un public de jeunes adultes qu’il faut accompagner par une éducation à l’intériorité.
« la PI3 ça se pratique, et d’abord en classe »4
Comment commencer ? Comme on peut…mais sur plusieurs fronts à la fois…, par quelles institutions démarrer ? ça dépend…mais tenir compte des éléments qui interfèrent…tout est lié…de toutes les façons avec prudence…
Ces propos en forme de conseils peuvent apparaître éloignés d’un engagement fort…ils sont simplement porteurs, d’incertitudes, mais de ces incertitudes pensées comme des points force, ils sont simplement porteurs d’incomplétude, cette incomplétude qui permet la mise en questionnement constante et évite la clôture du dispositif.
Y-a-il prise de risque de mettre en œuvre la pédagogie institutionnelle en LP ? La réponse est à peine cachée dans les propos des jeunes à la rentrée scolaire :
« Je me suis dit : si t’es orientée en lycée professionnel c’est que t’es bonne à rien : puis, l’échec au brevet, ça m’avait cassé… »
« Avant je haïssais l’école, pas le travail mais l’école, on m’a toujours dit que j’étais nulle… »
« J’en avais tellement pris plein la tête que j’avais arrêté de faire confiance depuis des années… »
« J’ai toujours regardé le plafond…J’ai toujours été un légume, je resterai un légume… »
« Les profs…ils disaient : « ah !, t’es bonne à rien…
Il a fallu de longs mois afin d’ « éradiquer » le syndrome d’échec scolaire dont la plupart d’entre eux sont porteurs. Il leur a fallu travailler à détruire le mur des malentendus, à dépasser les images d’une scolarité en CAP ou BEP réduite à sa seule positon différentielle dévalorisée par rapport à l’enseignement général. Ils ne percevaient pas que celle-ci possède sa spécificité et ses exigences, qu’elle n’a pas pour seule fonction de les accueillir parce qu’ils ne sont pas admis en seconde générale. Elle les accompagne à acquérir et construire des connaissances et des compétences reconnues par tous. Elle n’est pas seulement filière de dévalorisation mais filière de formation et d’apprentissage axés vers l’excellence. Elle peut éclairer de nouveau leur regard orienté vers leur avenir scolaire, leur devenir professionnel et personnel.
L’appareillage mis en œuvre dans la classe est construit à partir de plusieurs institutions, médiations. Outre le travail autour de la Loi et les règles, car se dégager de la violence commence par la Loi et les règles de vie (Francis Imbert), les sorties-enquêtes, les projets, les métiers, les ceintures de comportement ainsi que le conseil de coopérative en sont des objets majeurs :
« Il y en a beaucoup qui ne respectent pas les règles parce que ça vient pas d’eux. En fait, quand je m’impose une règle, je me sens obligé de la respecter… ».
« Je me rappelle, ça m’a vraiment surpris dès le début de l’année, on va en sorties, on fait des enquêtes, on sort comme ça dans Paris, on nous fait confiance et tout, enfin, sortir c’est une question d’indépendance,…on est libre, oui libre, vous êtes grand… ».
« Au début, j’aurais aimé un autre métier, distribuer des feuilles mais maintenant, je ne regrette plus être trésorière et le soir dans mon lit, je me sens vraiment responsable, je suis importante… »
« Je n’ai jamais considéré ce travail comme pénible, je n’l’ai pas fait parce qu’il fallait le faire mais parce que j’en avais envie, c’était un plaisir et moi avant, je reportais toujours, je ne faisais jamais au moment où il le fallait… .»
« « Lorsqu’on prend conscience que tout le monde le fait et qu’on ne veut pas le faire, on se dit : « est-ce que c’est moi qui ne veut pas travailler ?... » « puis, à la fin, on l’accepte forcément, on ne peut pas laisser les autres toujours faire tous seuls... ».
«ça nous a soudé, enfin, solidaires entre nous, c’est le plus important : apprendre à s’accepter dans le travail, je crois que ça sert à ça l’école… ».
Le fondamental du système en est le Conseil : Fernand Oury et Aîda Vasquez nous rappelle que le Conseil de coopérative, « que nous considérons un peu comme la clé de voûte du système, puisque cette réunion a pouvoir de créer de nouvelles institutions, d’institutionnaliser le milieu de vie commun ».
C’est un lieu où « ça parle », où l’émergence de la parole est un donné fondamental. La parole posée vise à construire du sens à partir des conflits et tensions. L’échange langagier produit, introduit un double espace : celui d’une distance par rapport à l’autre et celui d’un dialogue par rapport à soi. C’est une réunion en forme d’un appel à la communication pour fonder un accord commun qu’il faut conclure. Cela implique un travail sur la cohérence du groupe, sur un vouloir vivre-ensemble et plus précisément sur un vouloir apprendre-ensemble. C’est un travail où transparence et authenticité du discours sont des nécessités premières sans lesquelles communiquer ne sert à rien. Au Conseil les élèves échangent et décident. Le travail de régulation est majeur. En effet, la fonction de régulation par le langage agit, la parole dite et reçue donne du sens, elle introduit l’interdiction du passage à l’acte et l’obligation de la verbalisation. J’aime mettre en regard la métaphore du voyage pour évoquer le Conseil, il est voyage avec l’Autre et vers l’altérité…
« Quand t’entends des trucs au Conseil et que t’as tes nerfs, tu le dis et ça va mieux… »
« Au Conseil, chaque problème qui se pose, on trouve des solutions et c’est avec toute la classe qu’on trouve des solutions… »
« Le Conseil, c’est la liberté, on existe et c’est très important »…
En ce qui concerne les ceintures de comportement… L’outil mis en œuvre a supporté une réflexion approfondie en corrélation directe avec l’observation des sujets accueillis en LP. Il est traversé par l’enjeu crucial de notre enseignement où l’élève saisi comme être singulier est inscrit dans des systèmes interactifs et des jeux d’échanges et de confrontation langagiers : « un parmi les autres ». Cette orientation est pensée dans un cadre éthico-juridique, où les lignes de force se reconnaissent dans les quatre piliers de l’Education. Outre l’aspect fondateur du « apprendre à connaître » et « apprendre à faire », les dimensions tout aussi majeures et prospectives des « apprendre à vivre ensemble » et « apprendre à être » sont présentes. Ils sont deux acheminements essentiels qui participent des deux précédents et correspondent à un travail intégré dans le processus de socialisation scolaire.
Les ceintures en pédagogie institutionnelle sont issues des ceintures en arts martiaux. Au-delà du parfum d’exotisme d’un sport d’origine extrême-orientale, il faut saisir le concept comme appuyé sur les valeurs éthiques, présentes notamment dans le taoïsme. Les ceintures sont non seulement la preuve de compétences, mais aussi de valeurs reconnues. Pensées au-delà de la structure et exempt du risque de dressage, leur orientation est simplement ancrée dans le champ « permettre et garantir le vivre et l’apprendre ensemble ». On ne touche (heureusement) pas à l’individu, « attention être humain » nous rappelle J. Pain… Le concept n’a d’ailleurs de sens que pris dans le montage mis en œuvre, articulé à l’ensemble et ainsi, respecte la dimension d’être tourné vers l’ « ouvert ». L’outil est une représentation d’une construction, d’un grandi sur les deux années de formation. C’est cependant une qualification affichée dans le sens où la ceinture jaune pourra demander conseil et entraide à une ceinture marron. C’est en outre être reconnu par ses pairs comme digne de respect et être perçu par les autres comme modèle…
De la ceinture blanche à la ceinture marron, chaque ceinture correspond à des périodes d’apprentissage. De la ceinture blanche à la ceinture verte, en fin d’année, avoir satisfait au passage de grade, c’est avoir validé que le sujet s’est défini comme être social, qu’il a acquis la perception de lui-même, et que le « vivre ensemble » requiert de la règle et de la norme. Sans proposer un idéal social, les items sur lesquels reposent les passages de grade de la ceinture verte à la ceinture marron, voire noire, correspondent à la construction de citoyens responsables ayant acquis une véritable autonomie dans les agirs.
« Oui, il faut travailler les comportemenst, on ne les travaille plus à la maison…Au début, je me disais : « elle veut en venir où ? et au résultat, je vois comme j’ai changé et comment on m’apprécie dans mon travail… »
« Les ceintures ça apprend euh…Qu’est ce qu’on a franchi comme étape ? Est-ce qu’on a été franche ? Est-ce qu’on se ment à soi-même ou pas ? Je veux dire la réalité en face… En fait avec les ceintures , on ne peut pas se mentir à soi-même, je crois qu’il faudrait mettre les ceintures dans tous les établissements… ».
Les propos des jeunes entérinent bien qu’à partir du moment où les exigences du référentiel sont respectées, osons le risque d’une pédagogie qui permet d’ouvrir les portes d’autres perspectives, vers un apprendre où l’humain pourrait en retire d’avantages les fruits, et autrement, transformé par lui-même et avec les autres, dans ce monde où tout peut arriver…même le meilleur.
Pour conclure…
De ce voyage au centre d’une pédagogie du lien, se sont dessinées peut-être des esquisses de réponses, assurément de nouveaux contours pédagogiques jusqu’à permettre l’élaboration de nouveaux traits identificatoires chez les apprenants. Je pense cependant, qu’il serait prématuré de conclure, qu’il serait hasardeux de s’immerger dans un « euréka » en quelque sorte confortable…Au-delà des doutes et des incertitudes, l’important est bien de ne pas lâcher,…jusqu’à garder chevillé au corps pédagogique le postulat d’éducabilité à partir du « pari pascalien » : Si vous y gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien… alors plutôt que fuir ou combattre, pourquoi ne pas plutôt tenter ? Quel en sont les risques ?

Chantal COSTA
Chercheure en Sciences de l’Education
Associée à l’Université de Paris X Nanterre

1 Cf. J. Oury, F. Guattari, F. Tosquelles…
2 Oury (F.), Vasquez (A.), Vers une pédagogie institutionnelle, Paris, Maspéro, 1967, p. 81-82
3 PI : abréviation de la pédagogie institutionnelle
4 Pain (J.), la pédagogie institutionnelle d’intervention, Vigneux, Matrice, 1993, p. 57

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